Op. 31 N° 2 1ère partie (En français)

PROSPERO : M’écoutes-tu?

MIRANDA : Seigneur, votre récit guérirait la surdité.

(Extrait de La Tempête de Shakespeare)

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La Sonate op. 31 no. 2, surnommée La Tempête, ne doit pas son nom à Beethoven lui-même mais à Anton Schindler, ou plutôt à cause de Schindler. Schindler, ami et secrétaire de Beethoven, a raconté plein d’histoires fausses après la mort du compositeur. Selon Schindler, quand il interrogeait Beethoven sur cette sonate, le compositeur répondait laconiquement : «Lisez “La Tempête” de Shakespeare».

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Je ne vais pas faire semblant d’avoir lu La Tempête (même si j’ai trouvé la citation ci-dessus en jetant un coup d’oeil sur la pièce ), mais toutefois, j’ai du mal à croire cette histoire. Mais bon, j’aime bien qu’il y ait des noms sur des sonates et La Tempête va très bien pour cette musique.

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Le premier mouvement commence mystérieusement. Des nombreuses pièces commencent plutôt avec un thème affirmatif, comme, par example, la huitième symphonie :

La Tempête commence plutôt comme une question :

C’est une façon géniale de commencer un morceau : il y a toute de suite une atmosphère, et ça ressemble un peu à un rideau qui monte lentement avant une pièce de théâtre, et le public attend avec impatience ce qui va se jouer.

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Mais c’est plus que cela. La façon dont cet accord est écrit, il nous fait penser à un récitatif.

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Mais c’est quoi un récitatif et pourquoi cet accord nous y fait penser? Pour alléger les choses un peu, voyons cette scène de Family Guy :

Lorsque Brian le chien revient à la maison:
(En prime, un peu plus, pour ceux qui connaissent pas Family Guy , j’adore cette série (peut-être pas vous…)

Bon. Cela était le récitatif le plus terrible et ennuyeux qu’on ait jamais entendu. Mais j’aime bien quand il dit qu’il ne peut pas s’exprimer ” amelodically”.

Des récitatifs sont utilisés dans l’opéra, oratorios où autres formes d’art lyrique. Il est “chanté – parlé” par le soliste, et le texte est tel qu’il ressemble plutôt à des paroles parlées que des couplets chantés. Disons que les paroles sont “Mon amour, j’ai été faire un tour en ville aujourd’hui, et tout le monde parle de la grosse tempête à venir”. Quelqu’un veut écrire une aria avec ces paroles ? Non. Donc, il doit y avoir un récitatif.

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Pourquoi ne pas réciter les paroles comme au théâtre ? Eh bien, de nombreux compositeurs pensaient la même chose. Mozart n’aimait pas les récitatifs longs, il les trouvait ennuyeux. Rossini se souciait si peu sur la façon dont les récitatifs ont été effectués dans ses opéras qu’il laisse souvent à quelqu’un d’autre le soin de les composer. Mais bon, Rossini était également connu comme le compositeur le plus paresseux de l’histoire de la musique. Le Garfield des compositeurs…

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Normalement, le récitatif fait avancer l’intrigue. Écoutons un récitatif de Cosi fan tutte de Mozart : deux officiers réclament que leurs fiancées soient fidèles pour toujours. Un ami, Alfonso, pense que non, et il veut le prouver (et il va réussir). Son plan commence par tromper les femmes en leur disant que leurs hommes doivent aller à la guerre (pour lire plus sur l’histoire cliquez ici. )

Eh oui, c’est supposé être un peu stupide…

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Pourquoi une partie de Family Guy dans tout cela? Bon, il y a la relation évidente des attentes trop élevées de leurs femmes (“ridicolously high” expectations) de Brian le chien et les deux hommes (et dans les deux cas, les hommes ont l‘air stupide en étant trés prétentieux).

Plus important encore : l’opinion que les arts devraient représenter les gens et la vie d’une façon plus réaliste. Ne pas glorifier les gens mais montrer leurs faiblesses, et nous devons l’accepter et l’embrasser.

À l’époque de Mozart, Jean-Jacques Rousseau était le philosophe et l’écrivain le plus important représentant ces tendences. Il pensait que les arts, en étant très raffinés mais futiles, et avec la glorification des héros, ont maintenu le statu quo de la société au lieu de la pousser vers plus d’égalité et de liberté. “Tous cherchent le bonheur dans l’apparence, nul ne se souci de la réalité. Tous mettent leur être dans le paraître”, écrit Rousseau

Si vous y pensez, ce débat est toujours actuel. Pour certains d’entre nous, Family Guy n’est pas seulement un spectacle avec des blagues stupides, c’est une série TV qui est rafraîchissante, montrant une famille disfonctionnelle. C’est bien plus réaliste que les nombreuses films hollywoodiens où tout le monde est joli, tout le monde a de l’argent sans travailler beaucoup et personne ne semble se rendre à la salle de bains (sauf dans Dumb and Dumber).

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Dans ses lettres, Mozart se moque souvent des gens puissants et leur apparence prétentieuse. Les personnes de ses opéras sont plutôt des «vraies» personnes que des héros. Family Guy est la version moderne de cette pensée. Family Guy se moque de Family values, la perception d’une famille parfaite, tous heureux et sains d’esprit.

Eh bien, la famille dans Family Guy est heureuse. Malgré tous leurs défauts.

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Si Mozart était un peu Family Guy, Beethoven ne l’était pas tellement. Beethoven est plutôt héroïque dans son style (c’est la raison pour laquelle les nazis, malheureusement, ont utilisé la musique de Beethoven (neuvième symphonie) comme outil de propagande (ils n’auraient jamais pu le faire avec la musique de Mozart).

Beethoven a adoré la musique des opéras de Mozart, mais il a trouvé l’intrigue de “Cosi fan tutte” frivole et immorale. Je parie qu’il y a beaucoup de gens qui voient Mozart comme le compositeur le plus «propre» et «correct» de ces deux grands, mais je pense le contraire. Pour moi, si vous voulez, Mozart est plus The Rolling Stones, tandis que Beethoven, c’est plutôt The Beatles.

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Retournons à la sonate: pourquoi le début de La Tempête fait penser à un récitatif ? Écoutons l’accord joué avant le récitatif:

C’est un accord en arpège trés typique avant un récitatif. Il s’agit d’un accord de sixte, le premier renversement de la triade fondamentale. La note la plus basse n’est pas la note fondamentale, mais la tierce de la fondamentale. Par exemple en Sol majeur:

Deuxième accord: accord de sixte.

Le début de La Tempête consiste en un accord typique pour introduire un récitatif (et sans doute Beethoven comptait sur les auditeurs pour le reconnaître), mais joué très lentement:

Donc, logiquement il y aura un récitatif après cet accord, non ? Bien sûr que non. Beethoven adore faire la musique, partir dans une certaine direction, juste pour prendre un chemin complètement différent. Sorti de nulle part, un thème rapide, hanté, peut-être même un peu obsessionnel. Pour moi, c’est quelque chose d’angoissant, des pensées et des sentiments que vous aimeriez qu’ils restent au loin, mais qui se rapprochent quand même :

L’angoisse s’en va … puis le silence … puis l’arpège à nouveau, mais cette fois dans une nouvelle tonalité :

La nouvelle tonalité, fa mineur, est assez loin de la tonalité du premier arpeggio (ré mineur), donc Beethoven continue à nous surprendre, le mystère ne cesse pas. Le thème hanté revient, mais maintenant il ne s’arrête pas :

Il y a quelque chose de théâtral dans cette musique, non ? Moi, je le pense, et il y a probablement une vraie raison musicale pour que le nom La Tempête soit resté.

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Cette fois, le thème «hanté» continue jusqu’à cette déclaration qui explose à la basse :

Motif neuf, non ? Ah, pas vraiment. Écoutez le début, la fin de l’arpège :

Les quatre dernières notes : long … bref, court, long … est le même motif que :

Ce motif devient furieux, joué à plusieurs reprises, avec de plus en plus d’urgence :

Maintenant, nous avons connu les contrastes principaux du mouvement : un calme très délicat par rapport à une énergie presque animale. Et comme trés souvent, Beethoven utilise très peu de “matériaux de construction” pour construire la musique.

Le motif obsédant :

se transforme en :

Puis un passage pailleté pour fermer l’exposition. J’adore cette partie : il n’y a pas de vraie mélodie, mais c’est très, trés beau quand même. En fait, il s’agit d’un canon :

Le développement commence par les même arpèges que nous avons entendu au début mais cette fois, les arpèges sont élargis et c’est comme la musique s’arrête. Encore une fois, Beethoven utilise la pédale pour créer un sentiment de «vibration de l’air”. Puis, le choc. Imaginez la réaction des auditeurs du temps de Beethoven : ils devaient sauter sur leurs sièges au moment d’un tel fortissimo soudain (ils le font encore quelquefois) :

Le moment central du premier mouvement arrive après le développement (le développement est assez simple).
La récapitulation commence exactement comme l’exposition (comme elle devrait) :

Mais en continuant…Beethoven instruit le pianiste de garder la pédale, et … voilà, le recitatif arrive :

C’est un moment tout – à – fait étonnant, non seulement par son originalité. Il y a un esprit de rhétorique mais … il y a aussi une beauté mélodique. Et n’oubliez pas, être mélodique ne signifiait pas être un récitatif; si vous pouvez chanter les paroles, pourquoi faire un récitatif ?

Hélas, Beethoven n’a pas besoin de justifier des paroles et ce récitatif crée le moment le plus mélodique, le plus expressif, la plus douloureuse (à mon avis) partie du premier mouvement.

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Le mouvement se termine comme il avait commencé, mystérieusement. C’est comme si la musique disparaissaît dans le territoire de l’inconnu …

One thought on “Op. 31 N° 2 1ère partie (En français)

  1. Merci pour ces commentaires avisés qui m’ont ouvert un autre angle d’écoute. celui d’un musicien et d’un vrai mélomane que je ne suis pas.

    Bien cordialement
    C.savart

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